SOUCHAK ET TRSAT 17 douze mètres de large, ceux qui en ont assez de l’un ou l’autre régime font un grand plongeon et par la force acquise atteignent sans une brasse à la rive du pays voisin. C’est arrivé pendant que j’y étais, de Fiume à Souchak, mais l’évadé du mussolinisme faillit se noyer car il vint donner de la tête contre la quille d’un bateau. Du côté slave, un pont de bois traverse le torrent et donne accès au Delta. On appelle ainsi une sorte d’îlot triangulaire formé par le torrent, le canal et le port. La pointe de ce « delta » vient se placer entre le fond du canal mort et la douane italienne. Il y a là un petit café yougoslave qui a un jardinet dont l’entrée se trouvait jadis du côté fiumain. Elle est maintenant fermée par une grille farouche que recouvre un épais treillis en fil de fer. On voit de chaque côté de cette grille des gens qui se parlent d’un pays à l’autre, comme dans le parloir d’une prison. Ce sont les amis, les parents, les amants, qui n’ont pu obtenir un passeport. Les mailles sont si étroites qu’ils ne peuvent se toucher que du bout d’un doigt. Et quand les amants s’embrassent, il y a toujours entre leurs bouches un petit carré de fil de fer. Près de cette grille se trouve une chapelle hexagonale dédiée à Saint-Jean-Népomucène. Il s’appelle, à droite, San Giovanni, à gauche Svéti Ivân. Elle n’a qu’un autel surmonté de la statue du saint qui porte le surplis, l’étole et la barrette. Comme c’est un lieu de grande dévotion, ni Fiume ni Souchak ne voulurent abandonner la chapelle, et l’on décida qu’elle serait commune aux deux villes. On divisa le sanctuaire en deux parties égales, non par une ligne idéale, mais tracée au pinceau. Elle partait de la voûte, descendait sur la barrette de la statue, coupait le visage verticalement, tranchait la robe jusqu’aux pieds, séparait l’autel en deux parts, courait au milieu du carrelage et passait la porte entre les deux battants. Ce travail de peintre ou de i/lTINÉHAlRE HE YOUGOSLAVIE 2