ZAGREB 283 positions où l’on est servi par des gens en costumes qu’on ne voit jamais en Alsace. A l’île de Marken, quand on admire une petite fille en robe du crû, elle vous tend son spaarpot (sa tirelire) pour qu’on y mette un dubeltje. J’aime mieux cent fois que les plus beaux costumes meurent de leur belle mort que d’être maintenus artificiellement par les « centres régionaux ». Si l’on veut comprendre la vie et la mort du costume yougoslave, il faut aller voir l’admirable musée d’ethnographie. Il est consacré aux merveilles de l’artisanat, ce qu’on appelle le folklore ou l’art populaire, depuis les instruments agricoles faits par le paysan jusqu’aux tapis d’avant l’aniline et les laines chimiques, ces beaux tapis feuille-morte, ciel nocturne, prairie de printemps, qui n’ont rien de commun avec les productions aux couleurs acidulées qu’on vend aujourd’hui dans le pays. Nous traversons avec mélancolie les grandes salles où sont présentés les costumes de toutes les provinces, car nous voyons bien, pour avoir parcouru ces régions pendant plus de six mois, que c’est ici l’histoire d’une splendide agonie. La Yougoslavie subit, comme tous les autres pays de l’Europe et d’ailleurs, la grande, la terrible loi de l’uniformité. Je le dis sans détours : il est temps, il est grand temps d’aller voir ce pays qui évolue très rapidement, qui ne peut pas ne pas évoluer, mais qui laissera sur la route banale du progrès ses plus belles images de la beauté humaine. Nous connaissons chacune des régions qui sont représentées ici, nous savons que ces costumes de la Vieille Serbie, de la Dalmatie, ont complètement disparu, que personne ne les porte plus dans la vie quotidienne, qu’il faut une cérémonie officielle pour les sortir des coffres ou les reconstituer. Les autres, ceux qui vivent encore, s’en vont par morceaux, perdent chaque année quel-