250 SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALBAME. est bien pauvre, elle ne possède pour vivre que peu de bonnes terres et le produit de la vente du charbon de bois, que les femmes apportent péniblement en ville, d’où elles remontent avec la farine qu’elles ont achetée. Je n’ai pas, dans mes excursions, rencontré de tribu plus misérable; si pauvres sont la plupart des habitants, qu’une femme m’avouait en pleurant n’avoir pas de quoi faire le vêtement dans lequel elle sera enterrée. Le type des femmes surtout est fort beau. Là, comme partout hélas, dans la Haute-Albanie, la vendetta fait rage; le curé, en nous promenant, me fait voir l’endroit où une fois par an, à Pâques, il célèbre la messe en plein air, la paroisse étant trop petite pour contenir les lidèles ; cette année, au moment où il se tournait vers l’assistance pour la bénir, après le service divin, un jeune montagnard ayant aperçu un individu qui avait tué un des siens, jugea le moment opportun pour reprendre le sang qui lui était dû: il le tua d’un coup de fusil. Aussitôt de toutes parts des coups de feu s’échan-gèrent entre parents et amis du meurtrier et de la victime ; avant que l’officiant eût pu intervenir, me disait-il, il y avait déjà dans cette clairière onze mourants couchés à terre, et dans le nombre deux femmes frappées par mégarde ; il a à peine le temps d’administrer en hâte les moribonds qui l’appellent au milieu de cette foule regardant hébétée les horribles conséquences de ce coup de folie. Leurs tombes nouvelles bossèlent la terre autour de nous. Sans le sinistre souvenir des meurtres dont il a été il y a trois jours le théâtre, l’endroit, charmant, serait de ceux dans lesquels on aimerait à passer les heures chaudes de la journée ; il est entouré d’arbres de tous côtés, les rossignols y chantent sans repos, il y fait frais, partout des fleurs et des clématites.