MATINÉE D’AUTOMNE A ÛÊDÉAGATCH. 327 tout jeune, vingt-quatre ans à peine, beau garçon, bien bâti, vêtu du costume bulgare, larges culottes brunes serrées aux mollets, veste courte de même étoffe, ceinture de laine rouge, bonnet en peau d’agneau sur la tête ; les mains enchaînées derrière le dos, une cigarette éteinte dans un coin de la bouche, il regarde de temps à autre la foule silencieuse. On lui lit l’arrêt qui le condamne à mort. Quelle est longue, cette formalité ! et pourtant c’est tout ce qu’il lui reste de temps à vivre ; quelles peuvent être ses pensées pendant cet ânonnement monotone dans une langue qu’il ne comprend pas ; de temps à autre, il ferme les yeux : que voit-il ? que revit-il dans ces dernières minutes? où l’emporte sa pensée par cette belle matinée si pleine de lumière? Personne ne le saura, car il ne parlera plus à personne, plus jamais. La lecture est achevée, on lui a accroché sur la poitrine l’arrêt de la justice des hommes, le prêtre se retire; Dimitri, entravé, reste seul à attendre dans le cercle vide, attendre quoi? Un zaptié écarte la foule ; il arrive essoufflé apportant quelques brasses de corde et un morceau de savon qu’il est allé prendre dans une boutique voisine ; sous les yeux de l’infortuné, le soldat essaye d’enduire la corde de savon ; il s’y prend maladroitement : un vieux sous-lieutenant se détache du rang, retrousse ses manches et, prenant le savon, achève rapidement l’opération et forme le nœud coulant; il semble avoir une terrible pratique. Cependant le zaptié s’est hissé dans l’arbre ; à cheval sur la plus forte branche, il y fixe la corde ; autre difficulté : elle est trop courte ; monté sur une chaise, le condamné est encore trop bas. Horrible! Le malheureux suit curieusement des yeux ces préparatifs,