202 SOUVENIRS DE LA HAUTE-ALBANIE. aime à se mettre en chasse; très souvent les pauvres hères, en quête sur l’eau dans l’obscurité, ont le sentiment que le misérable tronc d’arbre creusé, dans lequel ils naviguent, devient de plus en plus lourd à manœuvrer, l’avant paraît vouloir s’enfoncer dans l’abîme, un poids énorme semble l’entraîner. Quelquefois ils parviennent à distinguer vers la proue, dans les ténèbres, une forme bizarre, condensation plus obscure encore que la nuit. Inutile de lui adresser la parole, l’étrange compagnon ne répond pas. De plus en plus pesante, l’embarcation gouverne mal, il faut pourtant se hâtër, le poisson a disparu, il ne reste au pêcheur qu’une chance de salut. 11 faut qu’il s’empresse de diriger son bateau vers le pont, pour passer dessous; il y a toujours dans les ponts en bois des pièces formant la croix ; au moment où la barque sera sur le point de passer, son avant se relèvera, brusquement soulagé, car l’esprit des ténèbres aura disparu, mis en fuite. Les sorcières ne sont pas rares dans les villages, la strega, — c’est le nom sous lequel on les désigne — pénètre dans le corps de ceux qu’elle veut tuer et ils meurent généralement dans le délai de quarante jours. Pendant mon séjour à Scutari, une femme de la tribu de Castrati fut accusée par des gens de sa montagne d’avoir, comme sorcière, causé la mort de différentes personnes de ce clan. Son mari, auquel 011 alla se plaindre, s’en empara et, l’ayant liée, la porta près d’un brasier, afin de lui faire avouer les actes de sorcellerie dont on l’accusait. Affolée par les atroces souffrances qu’elle ressentait et auxquelles on ne voulait mettre fin qu’après qu’elle aurait tout dit, la pauvre pseudo-sorcière, dont le pouvoir n’était pas assez grand pour lui permettre de s’échap-