3 L'ÊTUDE DU LEXIQUE D'UN PATOIS SLAVE D'ALBANIE 177 La population slave (macédonienne) la plus rapprochée habite les bourgades de Pustec et Glomboc, sur les bords du lac de Prespa. Le contact entre ces deux groupes (Pustec et Glomboc d’une part, Boboscica et Drenovjàne, d’une autre) était sporadique. Jusqu’à la veille de la deuxième guerre mondiale les habitants de Pustec et Glomboc, allaient à Boboscica en tant que marchands de poissons, de charbon et, ceux qui étaient dépourvus de moyens matériels, comme valets de ferme à l’époque des travaux agricoles. Malgré certaines difficultés, les deux groupes réussissaient néanmoins à s’entendre mais, à cause tant des différences du parler que des coutumes et du costume (surtout chez les femmes) 1, les bobostins n’ont jamais manifesté le sentiment d’appartenir à la même nation que les habitants de Pustec ou de Glomboc qu’ils considéraient d’une autre nationalité. Depuis quelques centaines d’années — au moins le début du XVIe siècle depuis qu’il existe des données dans la copie du vieux codex — le patois n’est pas subordonné à la langue dont il s’était détaché, son évolution ayant eu lieu dans un complet isolement. Dans les conditions spéciales d’isolement — dont se rendaient très bien compte les habitants —- le patois parlé dans une région peu étendue, soustrait à l’influence de la langue littéraire mais soumis aux influences grecque et albanaise, a eu sa propre évolution, profondément différente de celle de la langue littéraire bulgare2 et de l’actuelle langue macédonienne. En étudiant —■ il y a plus d’une trentaine d’années — le lexique de ce patois, le regretté savant français André Mazon le caractérisa comme « originel, tant par son fonds slave, que par la masse des différents emprunts faits aux langues voisines : grec, albanais, turc » et il ajoutait que «le fonds slave du vocabulaire offre de très nombreuses particularités » 3. C’est chose connue que le lexique — la partie la plus mobile d’une langue — est en permanente transformation, puisque c’est lui qui reflète directement tout changement qui se produit dans la société. Même pendant une seule génération, on peut enregistrer dans la composition du lexique certains changements dignes à être mentionnés, ce qui est tout à fait naturel, puisque la société, en se développant, a besoins de très nombreux termes spéciaux pour désigner les réalités nouvelles. Dès 1936, A. Mazon remarquait le fait que, du moins dans la dernière moitié du siècle, les habitants des deux bourgades ont participé à la vie de la ville de Korca 4 et ont appris l’albanais, de sorte que l’emploi du patois était limité, devenant le parler de la bourgade et de la famille, la population de ces bourgades « se trouvant toute préparée à faire partie de la communauté albanaise » 5. D’ailleurs, au processus de rétrécissement de la sphère d’emploi, respectivement au processus de réduction de la fanction sociale de 1 A. Mazon, Documents, I, p. 3. 2 Ibidem, p. V. 3 Ibidem, p. 98—99. Au sujet des particularités lexicales de ce patois, voir aussi André Vaillant, Problèmes étymologiques, dans «Revue des Etudes slaves», t. 34, 1957, fasc. 1—4, p. 141. 4 En albanais, Korçë (articulé Korça). 5 A. Mazon, op. cit., I, p. 4. 12-1457