C’est à ce filon épique qu’appartien également la vierge du chant de Stefan Vodâ 116 (le prince Étienne), chant qui a aussi des rapports formels avec la poésie slavo-roumaine du Danube. C’est pourquoi nous devons attirer l’attention sur le motif initial — le triste écoulement des eaux du fleuve et la question qui lui est posée au sujet de la cause de cette tristesse ou de l’agitation des eaux. Le motif est propre à la posie slavo-roumaine, pasqu’il est lié exclusivement, soit aux exploits de Mircea Vodâ117 (le prince Mircea), soit à ceux de Dan Vodâ118 (le prince Dan), que nous avons identifié avec Dan II. L’apparition du même motif dans un chant ucrainien concernant le Don et les Cosaques, chant signalé par A. Potebnja 119, ne modifie pas la situation, car de chercheur russe qui est parvenu a juste titre à la conviction qu e la forme poétique ucrainienne, originaire selon des témoignages linguistiques des régions de l’est dénomméés galiciennes à son époque, dépendait précisément de la circulation du chant de Stefan Vodâ si Dunârea (le prince Étienne et le Danube). L’amazone qui symbolise une cité, la cité convoitée par le prince Étienne, dont il finit par s emparer, se fait jour également dans une autre tradition littéraire, conservée cette fois dans le folklore roumain. A Cotnari, devant le grand Pogor, appelé aussi la colline du voïvode, se trouve le petit Pogor, surnomé également la colline de Càtilina, ou de la Princesse. Cette collinne qu’Etienne avait en vain tenté de conquérir, se dressait au temps jadis face à le forteresse du prince. Aussi eut-il recours à une ruse. Comme le vin de ses vignes était réputé, lorsque la princesse demanda qu’on lui en vendît, il chargea sur de grands chariots 50 fûts dans lesquels, au lieu d’e mettre du vin il avait caché une multitude de soldats. Ceux-ci sortant nuitamment des caves ol l’on avait descendu les tonneaux, se rendirent maîtres de la forteresse. Et Catelina se soumit elle aussi au voïvode en même temps que la place Uo. Revenons donc à notre chant et essayons de présenter les réalités historiques sur lesquelles repose le récit qu’il renferme. Les deux camps—les Tartares et les Turcs—en compétition eux aussi pour la conquête et la possession de la vierge, symbole de la forteresse que le voïvode voudrait posséder lui aussi, permettent d’identifier en même temps que la forteresse, l’événement transposé poétiquement. 116 Les chants §tefan Vodâ §i Dunârea, publiés comme formes authentiques populaires par N. D. Popescu (Calendarul fiilor Rominiei pe anul 1904) et T. A. Bogdan (cf. «Familia», XI, 1904, Oradea et dans le volume ¡¡¡tefan cel Mare, traditii, ballade, colinde de Braçov, 1904, p. 104) et publiés à nouveau ensuite par S. T. K i r i 1 e â n u (cf. Çtefan cel Mare §i Sfint, istorisiri çi clntece populare, Ill-e édit., 1924, p. 162) et par N. I o r g a (Neamul romînesc pentru popor, XXIII, 1928, p. 61) sont en réalité des faux littéraires, solidaires par la fausse figuration du Danube par le nom à resonnance antique, Tina, dérivé savant de Tanais, qui était le nom du Don. Ils ont été fabriqués à l’occasion des anniversaires de 1904, et on y a copié précisément l’anecdote du chant ucrainien mis en circulation par Hasdeu. 117 V. K a r a d i i é, ouvr. cité, I, Nr. 669. 118 A t h. 11 i e v, Hapodnu n-kenu, Sophie, 1889, Nr. 8. 119 Ouvr. cité, p. 39. 120 S. T. K i r i I e a n u, ouvr. cité, p. 64. 234