Il est interéssant de noter également le fait que non seulement les dignités sociales sont désignées par les noms employés dans le pays où telle version du livre s’est implantée (logofât, arma§ c’est à dire logothète, armurier etc.), mais que les noms propres eux-mêmes y sont modifiés selon l’esprit de l’onomastique locale. Ainsi Ahïkar est devenu en slave Akir; en roumain est intervenue l’épenthèse d’un r: Arkir, Arkirie, par analogie populaire avec le nom autochtone Arghir, Arghirie1. De même Nadan est devenu Anadan et ensuite Anadam, tant en slave qu’en roumain par la prothèse d’un a en vertu de l’analogie avec Adam. Il est évident que dans ce processus est intervenue également la perception auditive des noms, ce qui implique que le roman aura été parfois oralement conté. La régénération de l'Histoire d'Ahikar par de nouveaux éléments folkloriques, a continué en roumain également au XIXe siècle. Anton Pann (1794—1854), écrivain et folkloriste, a publié eji 1850 le conte du Sage Ahikar et de son neveu Anadam 2, rédigé sur la base d’un texte ancien, dans lequel il introduisit des données et des proverbes de plus. Dans la IIe édition surtout de 18543, l’auteur a procédé a un remaniement radical du texte, par l’adjonction, à chaque enseignement donné à Anadan, de tous les proverbes du folklore roumain, qui pouvaient renforcer l’enseignement donné (d’après l’exemple des textes roumains du XVIIIe siècle). Ainsi, sous sa nouvelle forme, VHistoire d'Ahikar est deve'nue presque imperceptiblement une collection de proverbes roumains du XIXe siècle, ce que personne, ni même les spécialistes, n’ont, remarqué jusqu’ici4. D’ailleurs, Anton Pann a fait preuve d’une grande passion à recueillir des proverbes. En 1847 il avait publié Culegere de proverburi sau povestea vorbii 5, ouvrage devenu célèbre. Dans l'Histoire d'Ahikar il introduisit, entre autres, les proverbes « Attention, garde-toi de suivre les chemins abandonnés » et « Ne dors pas dans l’auberge où tu verras une épouse jeune à vieil époux », proverbes existants aussi bien dans les Gesta Romanorum 6 (œuvre qui n’est pas entrée dans la littérature roumaine), que dans le folklore, dans la parémio-logie, et les contes de fées 7. Quelques-uns, sinon tous les livres populaires, ou des fragments de ceux-ci, ont circulé aussi oralement à l’époque, où l’enseignement n’était 1 II y a des rédactions roumaines qui utilisent cette forme même: Istoria lui Arghirie (Histoire d’Arghirie), cf. Bibliothèque de l’Academie de la R.P.R., ms. 5937, f. 148. 2 ln(eleptul Archir eu nepotul säu Anadam, « imprimé pour la première fois par Anton Pann », Bucarest, 1850, 46 p. 8 ANTON PANN, Inteleptul Archir eu nepotul säu Anadam, IIe édition, Bucarest, 1854, 67 p. Nouvelles éditions 1872, 1880. 4 N. CARTOJAN cite (Cärfile populaire, I, 255) d’après A. Pann, comme si c’était un texte du XVIIIe siècle, édité seulement par Pann. 5 ANTON PANN, Culegere de proverburi sau povestea vorbii (Recueil de proverbes ou l’histoire des mots), Bucarest, 1847, 504 p. 8 Histoire rzymskie, édition Jan Bystron, Cracovie, 1894, p. 90. 7 Les contes des catalogues du type A. Aarne — S. Thompson, sous le nr.,910. * ADOLF SCHULLERUS, Verzeichnis der rumänischen Märchen und Märchenvarianten, Helsinki, 1928, p, 60; J. KRZYÉANOWSKI, Polska bajka ludona, p. 274. Pour les proverbes voir, J. KRZYÉANOWSKI, Mqdrej glotvie dose dtvie slowie, vol. I, Il-e éd., Varsovie, 1960, p. 119. 424