36 l’évolution contemporaine venue royaume, s’était aussitôt, par crainte de la Russie, tournée vers l’Allemagne. Au contraire, le Monténégro, très éloigné des Russes et de la route qui pourrait les mener à Constantinople, pouvant se croire menacé d’absorption par son puissant voisin autrichien, allait bientôt devenir, dans la péninsule, « le seul ami » de la Russie. La Serbie redoutait une hégémonie autrichienne trop étroite, mais sa vie économique la liait étroitement au débouché austro-hongrois : sa politique allait être ballottée entre les deux influences. Quant à la Bulgarie, sa situation était la plus douloureuse : la guerre, engagée pour sa délivrance, avait ressuscité la Grande-Bulgarie jusqu’à la mer Égée, aux confins de l’Albanie et aux portes de Salonique; mais le traité de Berlin séparait en trois morceaux les populations bulgares; il créait une principauté, la Bulgarie, une province privilégiée, la Roumélie; enfin il replaçait sous l’autorité du Sultan tous les pays macédoniens. L’Europe, au xixe siècle, a payé cher la faute d’avoir voulu forcer certaines nationalités à rester divisées en plusieurs tronçons : la volonté des peuples finit toujours par faire éclater les traités. L’union avec la Roumélie devint, après le Congrès de Berlin, la pensée unique de tous les Bulgares ; l’irritation causée par le traité fut si vive qu’elle rejaillit sur la Russie; il aurait fallu, pour que la Russie réussît à se faire pardonner le bienfait de la délivrance, dont les Bulgares lui étaient redevables, que les officiers et les généraux, qu’elle avait laissés dans le pays pour assurer son indépendance et organiser son armée, eussent la main légère et souple; au contraire, ils se montrèrent maladroits, mécontentèrent les populations et firent naître chez elles la crainte de rester de simples satellites de la grande Russie.