PIÈCES JUSTIFICATIVES. On dirait, en lisant des circonstances si précises, que l’historien a suivi son homme pas à pas. Mais, par malheur pour lui, nous avons le récit de Jacques Pierre lui-mème, et nous y voyons qu’il fut conduit chez l'rnnbassadeur par Spinosa, non pas en arrivant, mais le 28 août; et celte conférence, dit-il dans son rapport, dura une heure. Le biographe rapporte qu’en sortant de celle audience le capitaine acheta un habit neuf, et alla se présenter au doge, aux membres du conseil des Dix, pour leur révéler les projets du duc d’Ossone, et que tous ces nobles magistrats demeurèrent tellement persuadés de la vérité de sa fuite, et de son zèle pour la république, que sur-le-champ ils le pourvurent, ainsi que son camarade, de tout ce qui leur était nécessaire, et donnèrent ordre qu’ils fussent logés aux dépens du public, avec promesse de les pourvoir bientôt d'emplois beaucoup plus honorables et plus considérables que ceux qu’ils avaient au service du duc d’Ossone. Il serait difficile de croire qu’en arrivant, un étranger suspect ait obtenu une audience du doge. Quant aux places honorables qu’on lui promit, il est constant que Jacques Pierre obtint un emploi de quarante écus par mois. Il dit que le résident de Venise à Naples ne cessait de donner des avis au sénat sur les projets hostiles du duc d'Ossone, mais que le sénat avait coutume de répondre que te vice-roi était plus propre à faire jouer des comédies que des tragédies ; qu’il était semblable aux maîtres d'école qui font plus de menaces qu’ils ne frappent de coups, et qu’on n’avait rien fi craindre de ce côté, puisque l'éclair parlait avant le tonnerre (1). Ce style n’était pas celui des dépêches du sénat de Venise, et le sénat ne pouvait rien avoir de semblable à écrire, puisque le résident ne pouvait l’entretenir des projets hostiles du duc d'Os-sonc, attendu que c’était par cet agent même que le vice-roi avait fait communiquer à la république scs véritables desseins sur la couronne de Naples, en sollicitant sa coopération. Il place l'événement de la découverte de la conjuration deux ou trois jours après la fêle de l’Ascension (2). Nous savons que la conjuration était découverte et punie dès le 14 mai, et qu’en 1618 l’Ascension se célébra le 25. 11 rapporte la visite du palais de France, où on prit, selon lui, Renault et deux autres conjurés; la perquisition faite chez l'ambassadeur d'Espagne, et la découverte des armes dont son palais était rempli, et les discours arrogants du marquis de Bede- (I) Idem. 12 Idem. (3; l'tem. HISTOIRE DE VKXIS».—T. II. | mar, devant le collège, et la réponse sévère du i doge (3). Nous savons que toutes ces circonstances 1 sont démenties par des récits authentiques. Quoiqu’il se borne au rôle de compilateur, Grc-gorio Leti ne cite presque jamais ses autorités ; cependant il annonce avoir eu sous les yeux un journal de la vie du duc d’Ossone, dont une copie lui avait été envoyée de Madrid. Je ne connais que lui qui ait cité ce journal. Ce compilateur, qui écrivait fort rapidement et sans critique, jusqu’à admettre dans ses récits des circonstances contradictoires, n’est pas un de ces écrivains graves dont les assertions méritent une entière confiance; mais en admettant sans difficulté l’existence de ce journal, voyons de quelle importance il peut être aux yeux d’un historien. D’abord quel eu est l’auteur ? un nommé Thomas, domestique du duc d’Ossone, et de ces domestiques admis à un genre de confidences qui ne suppose pas une grande délicatesse de sentiments; car Gregorio Leti nous apprend qu’il accompagnait toujours le duc lorsqu'il sortait déguisé la nuit pour se rendre chez ses maîtresses. Ce proxénète parle dans scs prétendus mémoires, non-seulement de ce qu’écrivait le duc d'Ossone, mais des dépêches qui partaient de Madrid pour diriger la conduite des ambassadeurs. On peut trouver étrange qu’il cri ail eu connaissance. Maisen admettant encore qu’il fut initié à de semblables secrets, il reste à vérifier s’il était bien instruit et exact dans ses récits. Or voici quelques-unes de scs erreurs : Il assure que Jacques Pierre partit de Naples après la paix conclue entre l'Espagne et le duc de Savoie (4). La paix fut conclue le 6 septembre, et Jacques Pierre était déjà non-seulement parti de Naples, mais arrivé à Venise, puisque nous avons la minute de la révélation qu’il faisait au conseil des Dix le 21 août. Le journal de Thomas ne met que huit mois entre le départ de ce capitaine, et la découverte de la conjuration (S). Ici il est en contradiction avec les faits et avec lui-même : avec les faits, car la conjuration ayant été découverte en mai 1618, il y avait dix mois au moins que Jacques Pierre était parti de Naples; avec lui-même, car, quand ce corsaire ne serait parti qu'en septembre, il y aurait toujours un intervalle de plus de huit mois. Gregorio Leti raconte que le vice-roi, le gouverneur de Milan et le marquis de Bedemar écrivirent en Espagne quelques jours avant celui où la conju- (4) fie du duc d'Ossone, liv. 1^» de la 3' partie. (S; idem. 2 S