70 HISTOIRE DE VENISE. le souterrain jusque dans la maison du Grec qui les conduisait. Ils partent sur-le-champ et se dirigent vers la porte Dorée. Dans leur chemin ils rencontrent une seule sentinelle qu’ils égorgent. Arrivés devant cette porte qui ne s’ouvrait plus depuis longtemps, ils veulent l’abattre à coups de hache, mais elle se trouve maçonnée. La démolition exige beaucoup d’efforls; le temps s’écoule. Ceux qui étaient cachés à l’entrée de la ville attendaient avec impatience le signal convenu : Stratégopule était dans la plus grande anxiété. Le mur tombe, la porte s’ou-vre, une poignée de braves se précipitent dans les rues voisines. A mesure que la petite armée arrive, elle se range en bataille, s’empare de quelques positions, mais n’avance qu’avec circonspection. On enveloppe et 011 massacre les faibles détachements de troupes qu’on rencontre. Tout-à-coup la flamme s’élève dans quatre quartiers ; la ville est remplie de cris, de feu, de soldats. Les Latins surpris courent aux armes, les assaillants au pillage; les habitants, éveillés en sursaut, se cachent pour attendre l’événement, ou viennent se ranger sous les drapeaux du vainqueur. Il n’y a point d’ordre dans la défense; la résistance devient impossible. L’empereur se sauve de son palais, se dépouille en courant des marques de sa dignité, se précipite dans une barque. Les bâtiments qui restaient dans le port coupent leurs câbles et s’éloignent de cette ville en flammes, emportant vers Négrepont quelques-unes des principales familles, et cet empereur, nouvel exemple des vicissitudes humaines. Des soldats grecs trouvent sous leurs pas l’épée, le diadème de Baudouin; ces trophées sont portés au bout d’une lance. Au point du jour, l’ennemi se trouve maître de Conslantinople. La flotte vénitienne arrivait en ce moment de sa fatale expédition de Daphnusie. Elle avait vu pendant une partie de la nuit la lueur d’un vaste incendie, qui lui annonçait un grand désastre; mais elle ne pouvait en soupçonner la cause. Quelques barques avertissent l'amiral ; il veut attaquer sur-le-champ; mais ses trente galères, à mesure qu’elles approchent, sont entourées de bateaux chargés de familles fugitives qui viennent demander un asile. On voit le rivage couvert de malheureux à qui le danger n’avait pas même laissé le temps de se vêtir. On demande aux vainqueurs de leur permettre au moins la retraite; et, dès que cette dernière grâce est obtenue, ils se précipitent en si grand nombre dans des barques, pour atteindre cette flotte mal pourvue de vivres, que plusieurs périssent de misère avant d’arriver à Négrepont. Les chefs de ces familles fugitives et ruinées trouvèrent à Venise non-seulement des secours, mais des honneurs; on en admit dix-neuf dans le grand-conseil. Celle ré- publique eût constammentla sage politique de bien accueillir les habitants de ses colonies après leurs désastres. 11 y avait cinquante-sept ans que la capitale de l’Orient avait été prise par la bravoure d’une petite armée de Latins ; elle venait d’être enlevée par une troupe encore moins nombreuse. Ce n’était là qu’un coup de main, un hasard de la fortune; mais plusieurs causes anciennes et permanentes devaient amener tôt ou tard la chute de l’empire fondé par les croisés. Ces croisés étaient une poignée d’aventuriers, dont le nombre avait été diminué considérablement par les premiers combats ; il n’en restait pas un au bout de cinquante ans. Aucune nation n’était intéressée à la conservation de cet empire ; le gouvernement de Venise et le pape devaient seuls la désirer; mais ni l’un ni l’autre ne pouvaientyen-voyer des forces suffisantes pour le soutenir. La protection du pape tenait à l’abdication du schisme; et le schisme était précisément ce qui rendait les vainqueurs plus odieux aux vaincus. Par un défaut de politique assez ordinaire dans les coalitions, 011 avait conquis un empire, non pour fonder un État capable de résistance, mais pour s’en partager les lambeaux. Il était évident que la population grecque chasserait avec le temps la population latine. Michel l’aléologue s’empressa de venir se faire couronner dans la capitale que la fortune lui avait donnée. 11 y trouva les colonies de marchands vénitiens , pisans et génois, qui y étaient restés après la conquête ; il leur conserva les privilèges et les franchises dont ils jouissaient, et le droit d’avoir parmi eux des juges de leur nation. Seulement il prit des précautions pour que cette population latine ne pût pas se réunir. Les Génois, fiers de s’être déclarés pour l’empereur de Nicée avant sa nouvelle conquête, crurent pouvoir se permettre tout impunément; ils assaillirent et pillèrent le palais du podestat vénitien; l’empereur saisit ce prétexte pour les obliger de se retirer au delà du golfe, dans le faubourg de Galata, dont il fit démolir les fortifications. Les Vénitiens cessèrent d’être souverains dans Constantinople; mais ils conservèrent le droit d’avoir un chef de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent exempts envers l’empereur des corvées dues par les sujets ou par les vassaux; et tel est l’esprit du commerce, que cette colonie a toujours subsisté, malgré les guerres survenues depuis entre la république et Constantinople. XI. On ne peut pas douter que les Vénitiens n’eussent dès longtemps senti combien leur puissance dans l’Oricnt était mal affermie. L’emploi continuel de leurs forces en prouvait l’insuffisance. 11 n’était pas dans la nature des choses qu'une population étrangère, qui diminuait tous les jours, rcs-