LES PAYSANS BULGARES ET L'ARMÉE GRECQUE 79 linat y étaient encore gardés étroitement le 6 septembre, longtemps après la conclusion de la paix, quoique pas un homme parmi eux ne fût en état de porter les armes. Une inscription en grec, sur la porte extérieure, faisait savoir qu’il leur était défendu de quitter les lieux. Pendant ce temps-là, les réfugiés grecs, ou soi-disant grecs, de Strumitza étaient installés sur l’emplacement où s’élevaient auparavant les maisons bulgares et dans les quelques bâtiments (peut-être une douzaine en tout) qui avaient échappé aux flammes. La conclusion s’impose d’elle-même : en conquérant le district de Kukush, les Grecs étaient bien résolus à n’y pas garder de sujets bulgares. Le précédent de Kukush ne fut, hélas ! que trop bien suivi dans les villages. Dans la seule province de Kukush, l’armée grecque ne brûla pas moins de quarante villages bulgares, pendant sa marche vers le nord (voir l’Annexe n° 52). Des détachements de cavalerie allaient de village en village et le travail des réguliers était achevé par les Bachi-bouzouks. L’emploi des Turcs indigènes comme agents de destruction ne fut que trop général. Dans quelques endroits, on leur fournit des armes et même des uniformes (voir Annexe n° 53). Toutefois, nous n’avons pas trouvé d’exemple où les Turcs aient été seuls responsables de l’incendie d’un village. Ils ne faisaient que suivre les troupes grecques et agir sous leur sauvegarde. Nous ne sommes pas en mesure d'affirmer qu’on n’ait donné aucune instruction régulière enjoignant de brûler les villages bulgares. Un sergent grec, prisonnier de guerre à Sofia, répondit à la question qu'un des membres de la Commission lui posait à ce sujet que lui et ses camarades avaient brûlé les villages autour de Kukush, parce que les habitants s’étaient enfuis. Et il est de fait qu’un des villages, en grande partie catholique, celui de Todorak, où la plupart des habitants étaient restés, ne fut pas brûlé, bien qu’il eût été pillé consciencieusement (voir Annexe n° 32). Mais le sort d’autres villages, d’Arkanjeli notamment, dont les habitants non seulement ne s’enfuirent pas, mais accueillirent même les troupes grecques, infirme l’explication précédente. Quelle qu’ait été la lettre des instructions suivies par les Grecs, le résultat fut la destruction des villages bulgares, à très peu d’exceptions près. Les réfugiés ont raconté que, le soir de la prise de Kukush, le ciel entier semblait en flammes. Les paysans ne se méprirent pas à ce signal. Peu d’entre eux hésitèrent, et alors commença cet exode général qui devait finir par masser en arrière, sur les anciennes frontières de la Bulgarie, toute la population bulgare des districts que les Grecs traversaient. Il est inutile d’insister sur les souffrances de cette fuite. Vieux et jeunes, femmes et enfants marchèrent parfois pendant des semaines, dans des chemins à peine tracés. Les faibles tombaient de faim et d’épuisement sur la route. Des familles étaient séparées, et, parmi les cent mille fugitifs, éparpillés à travers la Bulgarie,