CONJECTURES SUR L'AVENIR DE LA MACÉDOINE 255 brillant du tableau. Nous avons, nous, à examiner l'autre côté, le revers sombre et sinistre. Sur ce côté-là, ne tombe qu'un seul rayon de lumière. Nous avons visité les grands hôpitaux militaires de Belgrade et de Sofia et l’hôpital grec, moins important, de Drama. Au milieu de cette humanité mutilée, sanglante et douloureuse, des femmes dévouées (et, parmi elles, des étrangères et des personnes de haut rang, par exemple, la femme du ministre serbe de Londres, celle du ministre grec d’Athènes — toutes deux Américaines de naissance — et la reine Hélène de Bulgarie) se consacraient patiemment et affectueusement aussi bien aux mourants qu’aux malades. En outre, dans tous ces hôpitaux-là se rencontraient quelques soldats ennemis — très peu, il est vrai, — qui semblaient recevoir la même attention que les autres. On nous a cité aussi des exemples de sacrifice et de générosité sur le champ de bataille. On les eût seulement souhaités plus nombreux. En examinant les résultats moraux des atrocités qtii ont été déjà abondamment décrites, il nous faut penser aux victimes aussi bien qu’aux coupables. Quand des bandes de soldats ou de comitadjis, soit par ordre de leurs officiers, soit, comme c’était souvent le cas, dans un élan de haine, de cupidité ou de passion bestiale, attaquaient et cernaient un village, il semblait que les portes de l’enfer se fussent soudain ouvertes. Il n'y a pas de mots pour décrire les tortures et les crimes qui suivaient. Des exemples répétés de jeunes filles ou d’enfants morts de frayeur ajoutent encore à l’horreur de celte orgie de sang. Dans une seide maison, à Doxato, où cinquante personnes avaient cherché refuge, tous, sauf une petite fille, la petite Chrysanthe Andon, lurent massacrés comme des bêtes à l’abattoir. Dans la même ville, une famille aisée de treize personnes possédait et occupait une des plus belles maisons. Après avoir extorqué 3.ooo livres au chef de famille en promettant de lui laisser, à lui et aux siens, la vie sauve, les Bulgares se mirent à l’œuvre et les exterminèrent tous. Et ce ne sont là que des exemples caractéristiques, choisis parmi le grand nombre qu’on peut trouver dans les Annexes qui terminent ce volume. Est-il possible de mesurer l’effet moral produit sur les survivants par de pareilles atrocités? Ils demeurent souvent dans la stupeur devant l’immensité de leur perte. Le désespoir est écrit sur leur visage. Il l’était sur celui de ce Bulgare et de sa femme, du village de Voïnitsa, tandis qu’ils se tenaient debout auprès d’une misérable cahute, à quelques mètres de leur maison, naguère charmante, qui renfermait l’épargne de toute une vie et que les Serbes avaient détruite. La violence générale, presque universelle, faite aux femmes et aux jeunes filles par les soldats des trois nations, a laissé derrière elle des conséquences morales incalculables Mais que dire de cette influence en retour exercée par les crimes sur ceux